Le contexte historique et idéologique qui a rendu possible Mai 68

| Tribunes libres - 10 mai 2018
  • Gilles Ardinat

Tribune de Gilles Ardinat, Professeur agrégé d’histoire-géographie, Conseiller régional FN Occitanie, Coordinateur national du Forum Ecole & Nation : http://ecole-et-nation.fr

Les « évènements » de Mai 1968 ont pris par surprise leurs contemporains. Les Français ont été littéralement pris de cours, à commencer par le Général de Gaulle qui n’avait anticipé ni la montée en puissance de la « chienlit » universitaire ni la grève générale (la plus importante de l’histoire sociale de notre pays). Cet effet de sidération doit beaucoup au fait que Mai 68 n’est pas un mouvement planifié. Les « évènements » n’ont pas étés coordonnés par un parti ou un groupe hiérarchisé. Ils naissent de la convergence de divers mouvements idéologiques, externes et internes au pays, qui conduisent, de manière plus ou moins spontanée, à la déstabilisation de l’ordre établi. Pour comprendre Mai 68, épisode majeur du XXe siècle, il faut donc avant tout analyser son contexte historique. Pour ce faire, cet article retiendra deux facteurs internationaux (la Guerre du Viêt Nam et la Révolution culturelle) qui ont un grand retentissement auprès des étudiants et trois causes internes (la diffusion des idées gauchistes, l’érosion du prestige de de Gaulle et les changements de mentalités portés par les baby boomers).

La « sale guerre » du Viêt Nam, vecteur d’un nouveau tiers-mondisme.

A partir de 1965 les Etats-Unis s’engagent massivement dans le conflit qui oppose la guérilla communiste Viet Cong (soutenue par le Nord-Viêt Nam) au gouvernement Sud-vietnamien (proche de Washington). Cet affrontement asymétrique suscite une très grande réprobation à travers le monde. Les manifestations de soutien à l’insurrection vietnamienne se multiplient en France. L’offensive du Têt, lancée par le Viet Cong fin janvier 1968, aggrave les violences, l’armée américaine ayant recours à des méthodes de guerre extrêmement destructrices pour mettre en échec les communistes. L’hostilité à la présence américaine est l’un des moteurs de la contestation étudiante. Elle participe à la politisation de la jeunesse qui voit dans le combat « anti-impérialiste » du peuple vietnamien, une nouvelle cause à défendre. Le Viêt Nam est un thème mobilisateur qui alimente la révolte des étudiants en France comme dans de nombreux pays.

La Révolution culturelle, nouvel idéal révolutionnaire.

Dans les années 1960, la Chine communiste suscite un certain engouement. La « grande révolution culturelle prolétarienne » commencée en 1966 avait pour objectif de renforcer le pouvoir personnel de Mao Tzé Tung, fragilisé par l’épouvantable échec du « Grand Bon en avant » (tentative de modernisation forcée de la Chine qui, entre 1958 et 1960, a entraîné la mort de 50 millions de personnes). Notons que c’est par la jeunesse (lycéens et étudiants fanatisés) que Mao entend reprendre le contrôle sur son pays en menant une répression massive et en tentant de détruire toute référence à la société traditionnelle (notamment le bouddhisme). L’action de la jeunesse chinoise, contestant l’ordre établi, les traditions et toute forme de hiérarchie, est une source d’inspiration pour de nombreux gauchistes français qui considèrent le maoïsme comme un nouveau modèle, plus attractif que celui de l’URSS engagée dans la déstalination. Daniel Cohn-Bendit, figure emblématique des événements de Mai 68, est à l’époque maoïste. Notons l’aveuglement et l’inconscience de ces gauchistes qui, faisant fi de l’horreur qui caractérisait cette « Révolution culturelle », ont pris comme idole un dictateur aux méthodes totalitaires.

Une offensive idéologique gauchiste tous azimuts.

Les événements de Mai 68 sont initiés par des groupuscules qui se développent tout au long des années 1960. S’ils n’ont pas précisément planifié de calendrier d’action, ces cellules ont incontestablement préparé les esprits et investi les milieux universitaires. Notons que ces gauchistes se démarquent du PCF (Parti communiste français) devenu depuis 1945 incontournable dans la vie politique. Fort d’un socle électoral considérable (22.5% des voix en 1967), le PCF dispose de réseaux associatifs et syndicaux extrêmement puissants, notamment la CGT (Confédération générale du travail) qui aura un rôle essentiel en mai 1968. Totalement inféodé au bloc soviétique, le PCF est de plus en plus concurrencé par les groupes gauchistes qui rejettent le modèle de l’URSS jugé trop « bureaucratique ». Ces groupes, particulièrement actifs dans les universités, se rattachent au trotskisme (tendance bien implantée en France depuis les années 1920) mais aussi au maoïsme (évoqué au paragraphe précédent) et plus marginalement à l’anarchisme. Ces mouvements apparaissent comme des alternatives révolutionnaires au système soviétique. Cette nébuleuse gauchiste, bien que numériquement très réduite, sera à l’origine du mouvement étudiant qui, avec l’appel à la grève du 13 mai, sera complété par un gigantesque mouvement social. La prolifération de groupuscules révolutionnaires est un élément déterminant dans la genèse de Mai 68.

L’érosion du pouvoir gaulliste.

Malgré son immense prestige issu de la Seconde Guerre mondiale, Charles de Gaulle connaît un affaiblissement relatif lors des scrutins qui précèdent « les événements ». Alors que le général avait rassemblé de très larges majorités lors de son retour aux affaires en 1958 (82.6% en faveur de la nouvelle Constitution en septembre, 78.5% à l’élection présidentielle de décembre) les échéances suivantes sont beaucoup plus mitigées. En 1962, son projet de réforme constitutionnelle (instaurant l’élection du Président de la République au suffrage universel direct) réunit 62.2% des votants soit moins de la moitié des électeurs inscrits, ce qui constitue une déception. Lors de l’élection présidentielle de 1965, De Gaulle est mis en ballotage alors qu’il espérait une victoire dès le 1er tour. Les élections législatives de 1967 (notamment le 2e tour) sont décevantes pour les gaullistes qui n’obtiennent qu’une majorité d’un seul siège à l’Assemblée nationale. Toutes ces victoires beaucoup plus courtes que prévues démontrent que « l’homme du 18 juin » a perdu une partie de son autorité, ce qui favorisera la contestation en Mai 68.

Des baby-boomers séduits par l’hédonisme.

L’émergence de références culturelles nouvelles, spécifiques à la jeunesse, est un autre facteur idéologique fondamental pour comprendre les événements de Mai 68. En effet, la génération relativement nombreuse née dans l’immédiat après-guerre est séduite par le message hédoniste qui se diffuse via le mouvement hippie, le magazine « Salut les copains » et les artistes de la vague « yé-yé ». Cette jeunesse issue du baby-boom n’a pas connu la guerre et a grandi dans le contexte de forte croissance économique des Trente glorieuses. Elle opère un changement de mentalité d’une ampleur inédite puisque des pans entiers des valeurs traditionnelles sont remis en question. Les années 1960 sont marquées par une déchristianisation brutale de la France (effondrement de la pratique, notamment de la messe dominicale), et dans certains milieux par un rejet du patriotisme, de la famille traditionnelle, de l’autorité et des valeurs militaires portées par De Gaulle. Ce basculement moral s’illustre par certains slogans (« il est interdit d’interdire », « jouir sans entrave ») ou des revendications (comme la mixité des cités universitaires). Cette lame de fond hédoniste portée par les baby-boomers est l’une des causes profondes de Mai 68.

En somme, les événements survenus en Mai 1968 naissent de la rencontre de mouvements contestataires qui s’accumulent dans la société française des années 1960. Ces contestations de l’ordre établi se sont cristallisées contre le Général de Gaulle qui, âgé de presque 78 ans, incarnait la France traditionnelle. Notons enfin que si certains facteurs conjoncturels de Mai 68 ont disparu (Guerre du Viêt Nam, maoïsme, figure hors norme de de Gaulle…) d’autres mouvement se sont prolongés, voire amplifiés jusqu’à aujourd’hui : l’individualisme hédoniste n’est plus transgressif mais dorénavant parfaitement banalisé ; le gauchisme conserve tout son pouvoir de nuisance, notamment dans les milieux artistiques et universitaires où il sévissait déjà il y a 50 ans.

Par | 2018-05-10T10:29:53+00:00 10 mai 2018|Tribunes libres|

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