Un livre pour faire croire qu’ils ont compris

| Tribunes libres - 11 septembre 2018
  • PATRICIA CHAGNON

Tribune de Patricia Chagnon, Conseillère régionale groupe Rassemblement National – Rassemblement Bleu Marine, Membre de la Commission permanente, Conseillère municipale d’Abbeville, Déléguée de la Communauté d’Agglomération Baie de Somme

“The Road to Somewhere” – David Goodhart

« Le chemin vers quelque part
Les nouvelles tribus qui façonnent le paysage politique britannique »

De nombreuses personnalités politiques de droite se targuent d’avoir lu « The Road to Somewhere, The New Tribes Shaping British Politics » de David Goodhart*, et s’affirment

«convaincu par l’analyse de l’auteur».

Ficelle pour faire croire à une certaine familiarité avec la langue de Shakespeare, l’ouvrage n’étant pas paru en français. Et manœuvre pour repositionner leur discours afin de reprendre pied dans l’opinion

À 61 ans, le Britannique David Goodhart, éditeur-fondateur du magazine « Prospect » et membre du Parti Travailliste depuis ses années universitaires, est un farouche opposant au Brexit. À celui-ci il reconnaît de lui avoir ouvert les yeux sur une fracture sociétale profonde entre les bénéficiaires de la mondialisation, les « Anywhere » (les nulle part) et ses perdants, les « Somewhere » (les quelque part) .

Le phénomène n’est pas spécifique au Royaume-Uni, il touche toutes les sociétés prospères occidentales, souligne l’auteur. De ce constat, il tire, résultats électoraux et sondages à l’appui, les leçons du Brexit, de la victoire de Donald Trump et, plus largement, de la montée de partis anti-UE et anti-immigration en Europe.

Il n’est pas innocent qu’en France, les lecteurs de Goodhart ont tôt fait de transformer les Anywhere en « gens de n’ʼimporte où » ce qui dit autre chose que gens de « nulle part ». Il ne s’agirait pas de laisser les analyses de l’ancien étudiant dʼEton justifier le clivage identitaire déraciné/enraciné. Car c’est tout l’enjeu de ce livre qui s’adresse aux nantis de la mondialisation.

Goodhart met ceux-ci en garde contre les dangers de ce qu’il appelle leur « double libéralisme », libéralisme social et libéralisme économique, qui creuse ces inégalités : il les exhorte à cesser de mépriser le ressentiment, mais aussi « les valeurs » des « Somewhere » qui, faute d’être entendus, seront de plus en plus nombreux à voter pour des partis anti-système.

L’auteur analyse avec justesse les raisons du clivage sociétal et il remet en cause, partiellement, quelques tabous de la pensée unique, notamment quand il préconise le retour à l’État-Nation, une refondation des politiques familiales et une refonte complète du système éducatif.

Ce n’est pas tant l’analyse qui est originale, mais le fait qu’elle procède de la réflexion d’un homme de gauche. Et en cela elle est une remise en cause de la doxa sociale-démocrate.

« The Road to Somewhere » tombe à droite comme du pain bénit. Ainsi un Xavier Bertrand qui ne saurait reconnaître à Marine Le Pen la pertinence des analyses, se trouve bien aise de citer David Goodhart sans risquer le soupçon de tentation populiste.

À propos de l’immigration massive, par exemple, David Goodhart, fournit des éléments de langage pour recycler, façon convenable, la critique que les milieux nationaux ont construite depuis plus d’un quart de siècle. Et au-delà de ce tour de passe- passe, il n’hésite pas à délivrer des conseils pour arrêter l’hémorragie qui saigne les partis du système.

Car c’est bien le sens de la démarche de Goodhart : à quelques encablures des élections européennes, contribuer au “ripolinage” du discours bien-pensant en vue de faire croire, sans le dire explicitement, à une mutation idéologique de son camp.

Difficile d’en attendre davantage d’un ex- marxiste reconverti dans le post-progressisme, une sorte de Daniel Cohn-Bendit, le sérieux british en plus.

Par | 2018-09-12T11:13:57+00:00 11 septembre 2018|Tribunes libres|

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